« Hale ! » « Halele ! »
Il y avait autrefois à Ngazidja un sultan qui ne supportait pas qu'on se moque de lui. Or, dans les ruelles de la médina, tout le monde se répétait les bons mots d'Abunuwas, le rusé que les conteurs de la Grande Comore appellent aussi Ibnasya. Le sultan le fit venir devant toute sa cour.
« On dit que tu es le plus savant de mes sujets. Voici mon âne : apprends-lui à lire. Si tu réussis, je te couvrirai d'or. Si tu échoues, je te ferai couper la tête. » La cour retint son souffle. Abunuwas s'inclina. « Ce sera fait, Majesté. Mais un âne est un élève lent : il me faut dix ans, et une ration du palais pour lui et pour son maître. »
Le sultan accepta, ravi de son piège. En sortant, le cadi, qui détestait Abunuwas, ricana : « Pauvre fou, dans dix ans tu seras mort. » Abunuwas sourit. « Dans dix ans, ou bien le sultan sera mort, ou bien l'âne sera mort, ou bien je serai mort. Et d'ici là, je mangerai à ma faim. »
Chaque jour, il installait l'âne devant un gros registre et glissait des grains d'orge entre les pages. L'âne tournait les feuilles avec ses lèvres pour trouver le grain, et braillait quand la page était vide. Un jour, le cadi vint voir la leçon. « Il lit ? » demanda-t-il. « Il lit comme certains juges, répondit Abunuwas : il tourne beaucoup de pages, il fait beaucoup de bruit, et il ne cherche que ce qu'on y a glissé pour lui. »
Toute la cour éclata de rire, et le sultan lui-même, qui n'aimait guère son cadi, en oublia sa menace. On ne sait pas si l'âne apprit jamais à lire. On sait seulement qu'Abunuwas mangea bien, et que le cadi n'osa plus se moquer de lui.
Contre l'arbitraire, l'esprit gagne du temps, et le temps est souvent le meilleur allié du faible.
Ce que l'on en sait
Abu Nuwas fut un poète de Bagdad au VIIIe siècle ; la tradition populaire en a fait un rusé insolent, héros d'innombrables histoires sur toute la côte swahilie (Hekaya za Abunuwasi). En Grande Comore, on le connaît aussi sous les noms d'Ibnasya ou d'Ibounasuya : c'est le héros de La marmite qui avait accouché. Ses ruses ridiculisent les sultans capricieux et les cadis corrompus.
L'épisode de l'âne qui doit apprendre à lire est raconté dans tout le monde musulman, le plus souvent au sujet de Nasreddin Hodja : les rusés se prêtent volontiers leurs histoires. Il nous a été signalé comme appartenant au cycle d'Abunuwas que l'on raconte à Moroni, à Itsandra et à Mitsamiouli ; nous n'en avons pas retrouvé de version comorienne publiée. Certains conteurs font de la lecture du Coran l'objet du défi : par respect pour le livre saint, nous avons préféré un registre.
Pour aller plus loin
- Voix de l'archipel Saïd Abdallah, Trois ruses d'Ibnasya : contes comoriens. L'Harmattan.
- Voix de l'archipel Salim Hatubou, Sagesses et malices de Madi, l'idiot voyageur, 2004. Albin Michel Jeunesse.
