« Hale ! » « Halele ! »
Au commencement, raconte-t-on, il n'y avait sur ces quatre îles ni villages ni pirogues. Il y avait le feu des volcans, la forêt, la mer… et les djinns.
C'était au temps du roi Souleymane, celui que les Livres appellent Salomon. Dieu lui avait donné un pouvoir que nul homme n'eut jamais : il commandait au vent, comprenait la langue des oiseaux et tenait les djinns à son service. Ses navires sillonnaient toutes les mers, et ses marins connaissaient les routes les plus lointaines.
Mais parmi les djinns, certains étaient mauvais. Ils semaient la discorde, volaient, se moquaient des ordres du roi. Souleymane chercha un endroit assez loin pour qu'ils ne nuisent plus à personne. Ses marins lui parlèrent d'îles perdues au milieu de l'océan, au sud du monde connu, où brûlait une montagne de feu. Le roi y fit conduire les djinns rebelles et les y enferma.
Ainsi les djinns devinrent les premiers habitants de l'archipel. Ils prirent possession des cratères, des grottes, des sources et des grands arbres, et c'est pourquoi, aujourd'hui encore, on ne s'approche pas de certains lieux sans saluer leurs maîtres invisibles.
Certains conteurs vont plus loin. Quand les premiers navigateurs vinrent s'installer dans les îles avec des hommes de la côte d'Afrique, disent-ils, les djinns dévorèrent les hommes. Les navigateurs revinrent alors avec des femmes ; les djinns les épousèrent, et de ces unions naquirent les peuples des îles. Voilà pourquoi, ajoutent-ils en riant, il y a toujours un peu de djinn dans un Comorien.
Le monde invisible est aussi ancien que les îles : on le respecte, on ne le défie pas.
Ce que l'on en sait
Ce mythe d'origine existe en plusieurs versions. Il rattache l'archipel au roi Salomon, figure majeure du Coran et des traditions de tout le monde musulman, et explique la place des djinns dans la vie quotidienne : nombre de lieux sacrés (ziara) leur sont associés.
L'archéologie raconte une autre histoire : les îles ont été peuplées à partir du VIIIe siècle par des Africains et des navigateurs venus d'Asie (voir Premiers peuplements). Une revue culturelle comorienne a proposé de lire ces récits comme le souvenir déformé de malades, peut-être des lépreux, relégués sur les îles : une hypothèse invérifiable, mais qui montre que ces mythes continuent de faire réfléchir.
Pour aller plus loin
- Voix de l'archipel Salim Hatubou, Contes et légendes des Comores ou Genèse d'un pays bantu, 2004. rééd. sous le titre Aux origines du monde : contes et légendes des Comores, Flies France, 2015.
- Voix de l'archipel Mohamed Ahmed-Chamanga (textes recueillis et traduits par), Rois, femmes et djinns : contes de l'île d'Anjouan, 1988. Centre de recherche Océan Indien (Paris).
- Regard extérieur Iain Walker, Islands in a Cosmopolitan Sea: A History of the Comoros, 2019. Hurst (Londres) ; Oxford University Press (New York).
