Histoire · Sources et méthodes

Écrire l'histoire des Comores

Traditions orales, manuscrits en caractères arabes, récits de marins, archives coloniales, fouilles et génétique : d'où vient ce que l'on sait du passé de l'archipel, et comment croiser ces regards.

Voir la photo en grand : Carte marine britannique des îles Comores, publiée en 1879
Sur cette page 6 parties
  1. Une histoire d'abord transmise par la parole
  2. Les écrits de l'archipel
  3. Des regards venus d'ailleurs
  4. Ce que disent le sol et les gènes
  5. Croiser les sources : l'exemple de l'islamisation
  6. Une histoire à plusieurs voix

Une histoire d'abord transmise par la parole

L'essentiel de la mémoire comorienne s'est transmis oralement : généalogies des lignages et des familles royales, récits de fondation des villages, chants et poèmes, contes. Ces traditions disent comment les Comoriens se représentent eux-mêmes leur passé. Elles servent aussi à justifier des droits : titres, préséances, terres, rang dans la coutume.

Pour l'historien, ce sont des sources à part entière, mais qui se lisent avec précaution. Une tradition peut ramasser plusieurs siècles en quelques générations, rattacher une famille à un ancêtre prestigieux ou garder la version des vainqueurs. Depuis 1979, le Centre national de documentation et de recherche scientifique (CNDRS), fondé à Moroni sous l'impulsion de l'anthropologue Damir Ben Ali, recueille et conserve ces paroles.

Les écrits de l'archipel

Dès le XVIe siècle, des lettrés notent en caractères arabes des textes en arabe, en swahili ou en comorien. Ces manuscrits conservent surtout des généalogies de clans et de sultans, très complexes. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, plusieurs auteurs de l'archipel rédigent de véritables chroniques :

  • la chronique swahilie de Saïd Bakari (1898) ;
  • la chronique d'Anjouan de Saïd Ahmed Zaki, ancien cadi de l'île (1927) ;
  • l'histoire de Ngazidja du prince Saïd Hussein (1934).

Ces textes mêlent mémoire écrite, traditions orales et point de vue de leurs auteurs, souvent issus des lignages nobles. Plusieurs ont été édités et traduits par des chercheurs comoriens et étrangers : Mohamed Ahmed-Chamanga, Noël J. Gueunier, Claude Allibert, Damir Ben Ali.

Des regards venus d'ailleurs

Les sources extérieures donnent des dates et des détails introuvables ailleurs : traités du pilote arabe Ibn Mâjid (fin du XVe siècle), chronique de Kilwa sur la côte swahilie, journaux de bord portugais, anglais, hollandais ou français, récits d'officiers et de fonctionnaires comme l'Essai sur les Comores d'Alfred Gevrey (1870), puis archives de l'administration coloniale.

Mais chacun regarde avec ses intérêts. Les marins qui restent quelques jours ne voient que la côte, l'eau et les vivres. Les administrateurs justifient la conquête. Presque tous ignorent les femmes, les paysans et les esclaves. Ces textes doivent donc être confrontés aux traditions et aux écrits locaux.

Ce que disent le sol et les gènes

Le lagon à Dembéni, avec Petite-Terre à l'horizon
Le lagon à Dembéni, avec Petite-Terre à l'horizon

L'archéologie apporte des dates indépendantes des récits. Dans une étude publiée en 1984, l'équipe de l'Américain Henry T. Wright décrit les premiers villages de l'archipel et définit la « phase Dembéni » (IXe – Xe siècle). À Mayotte, les sites de Dembéni, de la nécropole de Bagamoyo et d'Acoua sont étudiés depuis quarante ans.

Des méthodes plus récentes complètent ce tableau. En 2016, l'étude des graines carbonisées de Sima, à Anjouan, révèle du riz, du haricot mungo et du coton venus d'Asie dès les VIIIe – Xe siècles. En 2018, une étude génétique montre que les Comores sont le plus ancien lieu de rencontre connu entre populations africaines et austronésiennes sur toute la côte swahilie.

Croiser les sources : l'exemple de l'islamisation

Le rempart de Ntsaoueni, bâti contre les razzias et qui protège aujourd'hui la ville des tempêtes
Le rempart de Ntsaoueni, bâti contre les razzias et qui protège aujourd'hui la ville des tempêtes

Selon la tradition, l'islam est arrivé à Ntsaweni du vivant du Prophète, grâce à Mtswa Mwindza, parti en Arabie puis revenu convertir son peuple. En 2010, un sondage archéologique mené dans la mosquée de Ntsaweni par Ibrahim Moustakim et Félix Chami a d'abord été présenté comme la découverte d'une mosquée du VIIe siècle. Les datations au carbone 14 ont finalement situé les niveaux fouillés aux XIe – XIIe siècles, comme les plus anciennes mosquées fouillées de Sima et de Domoni.

Deux vérités qui ne se contredisent pas. La tradition exprime l'ancienneté de l'islam aux Comores, son rôle dans l'identité de l'archipel et le prestige de Ntsaweni. L'archéologie date les bâtiments conservés. Les deux répondent à des questions différentes.

Une histoire à plusieurs voix

Depuis l'indépendance, des historiens et anthropologues comoriens (Damir Ben Ali, Sultan Chouzour, Mahmoud Ibrahime, Moussa Saïd Ahmed, Ali Madi Djoumoi…) écrivent l'histoire de l'intérieur, aux côtés de chercheurs étrangers comme Jean Martin, Malyn Newitt, Pierre Vérin, Claude Allibert ou Iain Walker. Certains sujets restent débattus ou sensibles : l'esclavage et sa mémoire, la violence coloniale, la séparation de Mayotte, les coups d'État.

Dans cette rubrique, nous présentons les faits établis par les sources, nous signalons les incertitudes et nous donnons la parole aux différents points de vue. Chaque article indique ses principales références, rassemblées dans la bibliographie.

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