« Hale ! » « Halele ! »
Autrefois, quand Ngazidja n'avait pas encore de sultans, la chèvre était la reine des villages. Elle vivait parmi les premiers habitants, au temps des chefs bedja : elle broutait où elle voulait, on lui laissait la meilleure herbe, et quand elle bêlait, on disait que la pluie allait venir.
Un jour, un boutre accosta. Des étrangers en descendirent, vêtus de longues robes, et posèrent sur le sable un oiseau que personne n'avait jamais vu : un coq. Il avait une crête rouge comme le feu, des plumes de toutes les couleurs, et à l'aube il lança un chant si clair que tout le village se réveilla. « C'est lui qui appelle à la prière du matin ! » s'émerveillèrent les gens.
Le coq marcha le long du rivage, gratta la terre et s'arrêta sous un grand arbre. « Bâtissons ici », dirent les étrangers. Et les villageois, séduits par son allure, construisirent leurs maisons là où le coq s'était arrêté.
Quand la chèvre revint des collines, elle ne reconnut plus rien. On lui avait pris sa place près des maisons, son herbe et son honneur. Elle bêla pour réclamer son dû : on la chassa à coups de pierres. « Va-t'en ! C'est le coq le maître, maintenant. »
La chèvre comprit que le coq lui avait volé son rang. Depuis ce jour, elle est devenue têtue : elle n'obéit plus à personne, tire sur sa corde, entre dans les jardins et chaparde ce qu'on ne lui donne plus. Et quand on la chasse, elle fixe les hommes de ses yeux jaunes, comme si elle se souvenait d'un temps où c'était elle qu'on respectait.
Celui qu'on chasse de sa place ne l'oublie jamais.
Ce que l'on en sait
Ce conte se lit comme une allégorie. La chèvre représenterait l'ordre ancien des chefs bedja et des coutumes bantoues ; le coq, venu de la mer et lié à l'appel à la prière, l'ordre nouveau des lignées arrivées de la côte swahilie et des sultanats. Les historiens décrivent en effet une Grande Comore organisée d'abord en communautés villageoises (mafe) et en chefferies bedja et fani, avant que des lignées dites chiraziennes n'y fondent les sultanats.
Ce récit nous a été signalé comme un conte allégorique de Ngazidja. Nous ne l'avons pas retrouvé dans les recueils publiés que nous avons pu consulter : nous le donnons sous réserve, avec nos mots. Lire aussi : Les princesses venues de la mer.
Pour aller plus loin
- Voix de l'archipel Damir Ben Ali, Georges Boulinier et Paul Ottino, Traditions d'une lignée royale des Comores : l'Inya Fwambaya de Ngazidja, 1985. L'Harmattan.
- Regard extérieur Iain Walker, Islands in a Cosmopolitan Sea: A History of the Comoros, 2019. Hurst (Londres) ; Oxford University Press (New York).
