« Hale ! » « Halele ! »
Il était une fois, dans un village au bord du lagon, une jeune fille si belle qu'on venait de loin pour la demander en mariage. Mais elle les refusait tous. Celui-ci était trop petit, celui-là trop pauvre, cet autre avait les dents de travers. « Je n'épouserai, disait-elle, qu'un homme sans aucun défaut. »
Un jour arriva un étranger magnifique : grand, richement vêtu, la parole douce, des bagues à chaque doigt. La belle l'accepta aussitôt. On célébra les noces, et l'étranger annonça qu'il emmenait sa femme dans son pays, très loin.
Le petit frère de la mariée, un enfant malingre que tout le monde méprisait, voulut les suivre. Sa sœur le chassa à coups de pierres, mais il les suivit de loin, caché dans les buissons.
Plus ils avançaient, plus le mari changeait. Ses beaux habits tombaient en lambeaux, ses bagues disparaissaient une à une. Arrivé au fond de la forêt, il reprit sa véritable forme : c'était un djinn dévoreur, qui ne s'était fait beau que pour attirer sa proie. Il enferma la jeune femme dans sa maison en attendant de la manger.
Mais le petit frère avait tout vu. La nuit venue, pendant que le djinn dormait, il délivra sa sœur, et tous deux s'enfuirent. Le djinn les poursuivit ; l'enfant jeta derrière eux un œuf, qui devint un lac, puis une aiguille, qui devint une forêt d'épines. Quand ils arrivèrent enfin au village, le monstre, épuisé, dut renoncer.
La belle demanda pardon à son petit frère. Et quand, plus tard, un garçon simple et honnête vint demander sa main, elle ne lui chercha aucun défaut.
La beauté de l'apparence peut cacher un monstre ; la vraie valeur ne se voit pas toujours.
Ce que l'on en sait
Le thème de la jeune fille trop difficile, qui épouse un être monstrueux déguisé, est l'un des plus répandus en Afrique de l'Est et dans l'océan Indien. À Mayotte, il est si présent que le linguiste Noël J. Gueunier a donné à un volume entier des contes recueillis auprès du conteur Madjidhoubi Saïd le titre La Belle ne se marie point.
Notre version suit la trame la plus courante de ce type de conte ; les détails (nature du monstre, objets magiques, sauveur) varient beaucoup d'un conteur à l'autre. Le petit frère méprisé qui sauve sa sœur est un personnage fréquent de ces récits.
Pour aller plus loin
- Voix de l'archipel Noël J. Gueunier, avec le conteur Madjidhoubi Saïd, Contes comoriens en dialecte malgache de l'île de Mayotte (4 volumes), 1990 – 2011. Peeters puis Karthala.
- Voix de l'archipel Marie-Françoise Rombi et Mohamed Ahmed-Chamanga, Contes comoriens, 1980. Conseil international de la langue française / Edicef.
- Voix de l'archipel Mohamed Ahmed-Chamanga (textes recueillis et traduits par), Rois, femmes et djinns : contes de l'île d'Anjouan, 1988. Centre de recherche Océan Indien (Paris).
