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Un archipel au cœur des réseaux de traite
Les Comores ont la particularité d'avoir été à la fois un lieu de transit et un lieu d'exploitation des esclaves. Des captifs venus d'Afrique de l'Est, notamment du nord du Mozambique, et de Madagascar y sont achetés, revendus vers l'Arabie, Zanzibar ou les îles françaises (Bourbon, l'actuelle Réunion, et l'île de France, l'actuelle Maurice), ou employés sur place.
Au XIXe siècle, quand la Grande-Bretagne lutte contre la traite, le cabotage entre les îles et le port de Mayotte permettent encore aux boutres d'échapper à la surveillance.
L'esclavage dans la société comorienne
Dans les sultanats, les esclaves travaillent aux champs, dans les maisons et sur les ports. Leur statut se transmet à leurs enfants. Dans les îles, le mot makua, nom d'un peuple du nord du Mozambique, finit par désigner les esclaves et leurs descendants.
Après les abolitions, cette origine reste longtemps un stigmate, et la question demeure délicate dans l'archipel. Des chercheurs comoriens et étrangers l'étudient aujourd'hui, et les Archives départementales de Mayotte recueillent des témoignages oraux sur cette mémoire.
Le temps des razzias (vers 1790 – 1820)
À la fin du XVIIIe siècle, des flottes de plusieurs dizaines de pirogues parties de la côte est et nord-ouest de Madagascar, montées par des Betsimisaraka et des Sakalava, attaquent régulièrement l'archipel. Elles capturent surtout des femmes et des enfants, vendus comme esclaves, notamment vers les plantations des Mascareignes.
Anjouan, la plus riche, est la première visée, mais aucune île n'est épargnée : Mohéli et Mayotte sont en partie dépeuplées. Les villes s'entourent de remparts, comme à Ntsaweni ou Iconi, et de citadelles, comme à Mutsamudu. Jean Martin parle d'une crise économique et politique profonde, qui affaiblit durablement les sultanats.
Des abolitions décalées
L'esclavage prend fin à des dates très différentes selon les îles :
- Mayotte, devenue française, l'abolit par ordonnance royale du 9 décembre 1846, appliquée en 1847, un an avant les autres colonies françaises.
- À Anjouan, un traité de 1882 interdit la traite et fixe à 1889 la libération des esclaves ; les propriétaires se révoltent dès 1884. En 1891, à la mort du sultan Abdallah III, esclaves et paysans des hauts de l'île se soulèvent et l'abolition est proclamée.
- À Mohéli, une révolte d'esclaves makua aboutit à l'abolition en 1902.
- En Grande Comore, l'esclavage est aboli le 29 février 1904.
Après l'esclavage, l'engagisme
Les abolitions ne mettent pas fin au travail forcé. Pour fournir de la main-d'œuvre aux plantations, des recruteurs pratiquent le « rachat préalable » : des captifs achetés en Afrique sont déclarés libres sur le papier, puis transportés comme engagés sous contrat. Pendant la période coloniale, l'impôt de capitation et les réquisitions de travail prolongent cette contrainte.
Une mémoire à reconstruire
L'histoire de l'esclavage aux Comores a longtemps été peu racontée, aussi bien par les traditions nobles que par l'histoire coloniale. Elle touche à des questions encore sensibles : origine des familles, rangs dans la coutume, accès à la terre. La recherche, les archives orales et les débats publics contribuent aujourd'hui à la faire sortir du silence.
Pour comprendre les razzias du point de vue des habitants, lire le récit Les femmes d'Iconi.
Principales références
- Regard extérieur Jean Martin, Comores : quatre îles entre pirates et planteurs (2 tomes), 1983 – 1984. L'Harmattan.
- Regard extérieur Iain Walker, Islands in a Cosmopolitan Sea: A History of the Comoros, 2019. Hurst (Londres) ; Oxford University Press (New York).
- Regard extérieur Claude Allibert, Mayotte, plaque tournante et microcosme de l'océan Indien occidental : son histoire avant 1841, 1984. Anthropos.
- Regard extérieur Malyn Newitt, The Comoro Islands: Struggle against Dependency in the Indian Ocean, 1984. Westview Press.
- Regard extérieur Alfred Gevrey, Essai sur les Comores, 1870. Pondichéry, A. Saligny.