« Hale ! » « Halele ! »
Avant les sultans, disent les anciens, Ngazidja appartenait à ses premiers clans. Chaque village avait ses chefs, les mafe, puis les bedja, qui partageaient les terres, réglaient les querelles et conduisaient les cérémonies. Et la terre ne passait pas de père en fils : elle se transmettait par les femmes, pour que jamais une famille ne se retrouve sans toit ni champ.
En ce temps-là, dans le pays qui allait devenir le Bambao, régnait une femme que la tradition appelle la reine Mbedja. On la respectait pour sa sagesse, et l'on venait de loin lui soumettre les disputes de bornes et de puits.
Un jour, des navires venus d'outre-mer jetèrent l'ancre devant la côte. Les guerriers voulaient les repousser ; la reine les arrêta. « Voyons d'abord qui ils sont. » Elle reçut les navigateurs, écouta leurs récits de ports lointains et de la religion qu'ils apportaient, et observa longtemps leurs chefs.
Puis elle prit sa décision. Les nouveaux venus pourraient s'établir, épouser les filles du pays et bâtir leurs villes. Mais la terre resterait à ceux qui l'avaient toujours tenue, et elle continuerait de passer par les femmes. Ainsi fut scellée l'alliance entre la noblesse de la terre et les lignées venues de la mer.
De ces unions, dit-on, naquirent les familles qui fondèrent les sultanats de l'île. La coutume des bedja, elle, ne disparut jamais tout à fait : aujourd'hui encore, à Ngazidja, les maisons et les terres de famille se transmettent par les femmes.
Ce que l'on en sait
Le récit condense ce que les historiens décrivent de l'ancienne Grande Comore : des communautés villageoises (mafe), des chefferies bedja et fani, puis l'arrivée de lignées dites chiraziennes, venues de la côte swahilie, qui fondèrent les sultanats en s'alliant aux familles du pays. L'île fut à certaines époques partagée en onze sultanats, dont les souverains se disputaient le titre de ntibe, qui donnait la prééminence sur l'île. La transmission des maisons et des terres de famille par les femmes, dans une société musulmane matrilinéaire et matrilocale, reste au cœur de la vie de Ngazidja.
La figure de la « reine Mbedja » nous a été signalée par cette tradition, mais nous ne l'avons pas retrouvée dans les sources consultées : le mot bedja désigne d'abord un titre de chef. La version la plus connue de cette alliance est celle des princesses venues de la mer, épouses du bedja Fe Pirusa, d'où serait issue la lignée royale de l'Inya Fwambaya.
Pour aller plus loin
- Voix de l'archipel Damir Ben Ali, Georges Boulinier et Paul Ottino, Traditions d'une lignée royale des Comores : l'Inya Fwambaya de Ngazidja, 1985. L'Harmattan.
- Voix de l'archipel Prince Saïd Hussein (Saïd Housseini), Histoire et sociologie de Ngazidja (manuscrit de 1934). présentation, traduction et notes de Damir Ben Ali, Études Océan Indien, Inalco.
- Voix de l'archipel Sultan Chouzour, Le pouvoir de l'honneur. Tradition et contestation en Grande Comore, 1994. L'Harmattan.
- Regard extérieur Iain Walker, Islands in a Cosmopolitan Sea: A History of the Comoros, 2019. Hurst (Londres) ; Oxford University Press (New York).
